La Tempérance - XIV
Où la lenteur est un acte de résistance.
✦ Bienvenue sur Arcanes Majeurs. Si vous me découvrez aujourd’hui, je suis Jessica Rollero, autrice et (quasi ex-) journaliste indépendante. Ici, j’écris sur la création, la charge mentale, la liberté, le féminisme, et ces révolutions intimes qui nous aident à reprendre possession de nos vies.
« Comment est-ce que je vais y arriver ? »
C’est, sans conteste, la question que je me suis le plus posée ces neuf derniers étés.
Comment travailler en juillet et en août avec un, puis deux enfants à mes côtés ? Comment trouver quelques jours de congés ? Comment absorber l’afflux de commandes tout en jouant, lisant, distrayant ceux qui n’ont rien demandé ? Comment conserver un niveau de productivité suffisant ? Comment ne pas perdre de commandes d’articles ? Comment ne pas perdre de revenus ?
Comment ? Comment ? Comment ?
Si vous lisez Arcanes Majeurs depuis son lancement, et surtout depuis la lettre de mai, La Roue de la Fortune, vous savez que cet été, en théorie, cette question ne devrait plus se poser.
Pourtant, elle a quand même franchi mes lèvres. Et pas qu’une fois.
Parce que nous sommes éduqué·es ainsi. À croire qu’il faut sans cesse faire. À croire que notre valeur se mesure à notre niveau d’occupation, au nombre de mails envoyés, de projets bouclés, de tâches rayées sur nos listes.
Parce que la société nous le martèle. Que le « laisser-aller », le « lâcher-prise », la « lenteur » sont des mots suspects. Des mots presque sales. Surtout quand on est indépendant·e. Surtout quand on est mère.
A quel moment a-t-on oublié que l’été est censé être un temps de légèreté ?
“Prendre soin de moi-même n’est pas de l’indulgence. C’est de l’auto-préservation. Et c’est un acte de guerre politique.” - Audre Lorde
Enfant, on ne se posait pas la question.
Je ne me posais pas la question.
L’été, c’était les matinées à la plage et les après-midis trop longues où le soleil cognait si fort qu’il fallait rester à la maison, volets clos, fenêtres ouvertes. C’était l’ennui, le bon ennui, celui qui fait naître des mondes imaginaires sous la table de la salle à manger. Celui qui pousse aussi à s’en plaindre toutes les trente secondes. C’était le sel sur la peau, la crème solaire Nivea dont le parfum me revient encore, le monoï qui embaume, les beignets au goûter. Les repas dans la cuisine « parce qu’il y fait plus frais ». C’était les glaces à l’eau dégustées à la fenêtre, observant les passants et les touristes courant vers la plage. C’était l’étouffante chaleur dans ma chambre, sous le toit, Fort Boyard, les sagas et autres feuilletons sur le petit écran. C’était les quinze jours en Italie, dans la famille, en Toscane, où il faisait encore plus chaud le jour et frais la nuit.
Enfant, on vivait. On profitait. On s’ennuyait.
Et surtout, on fuyait la productivité. On avait assez donné avec l’école. On remettait à demain se prendre la tête ni se flageller pour cela.
Puis, un jour, sans vraiment s’en rendre compte, on se met à compter ses heures, à remplir ses créneaux, à monétiser son temps. Et l’été devient juste deux mois supplémentaires où il faudrait performer comme d’habitude, mais avec la chaleur, les enfants, la logistique, et la culpabilité en prime.
Début juin, j’ai senti la panique monter. Les vacances scolaires approchaient. Il faudrait composer au quotidien avec mon fils de huit ans, en plus de ma fille de vingt mois. Leur offrir un bel été. Passer du temps avec eux, ensemble et séparément. Composer seule, puisque leur père ne serait pas disponible avant août. Composer aussi avec le roman sur lequel je travaille depuis plusieurs mois, la certification Le Robert, et tous ces projets que j’ai mis sur le feu.
Faire. Encore faire. Toujours faire.
Ces aspects-là, je les abordais justement le mois dernier, dans la lettre Le Pendu. Chercher à combler chaque interstice. Comme si le silence ou l’ennui étaient dangereux. Comme si les creux étaient suspects. Foisonner d’idées, et m’épuiser à vouloir tout mener de front, seule, comme une grande.
J’ai senti que je marchais droit vers la même pente glissante qui, il y a quelques mois, m’avait presque conduite au burn-out. Que je saturais ! Que je ne supportais plus de répéter à mon mari, à mes enfants, à qui voulait bien l’entendre : « Comment est-ce que je vais y arriver ? ».
Sur Substack, je suis tombée sur une note (dont j’ai malheureusement oublié l’autrice) qui m’a frappée de plein fouet. Je ne me souviens pas des mots exacts, mais l’idée était la suivante :
« À quoi bon travailler pour soi si c’est pour se sentir aussi — voire plus — opprimé·e qu’en étant salarié·e ? »
Même sans avoir été salariée, j’avais des clients, des rédacteurs et rédactrices en chef, des gens à qui rendre des comptes, avec qui composer — mauvaise humeur comprise. Libre de m’organiser, oui, mais avec une liberté en laisse. Sous conditions. Un statut qui, hormis cela, n’octroie pas vraiment le luxe du « vacances j’oublie tout ». Il faut toujours rester disponible « au cas où » un projet intéressant se présenterait. Disponible surtout pour assurer la continuité des revenus.
Cette phrase a été un détonateur.
Dans le Tarot de Marseille, Tempérance est la quatorzième carte des arcanes majeurs. Elle représente l’équilibre, la modération, l’harmonie et l’adaptation. L’ange verse un liquide d’une urne dans une autre, symbolisant le mélange et la circulation des énergies.
Tempérance invite à la patience, à la recherche du juste milieu et à la lenteur nécessaire pour opérer des transformations en douceur et dans la continuité.
Pourquoi aller à l’encontre de ce dont j’avais envie — pardon, besoin ? Paraphrasons Anne Dufourmantelle : « Le temps lent est le seul qui donne accès au désir. ». Peut-être que tout part de là : du droit de désirer à nouveau.
Une pause.
Du calme.
Du lenteur.
De l’ennui.
Besoin de lire davantage. De me consacrer à mon roman. De me promener avec mes enfants. De rire avec eux. De ne pas vivre dans une course permanente, ni dans cette sempiternelle question : Comment ?!
Ce jour-là, j’ai décidé d’appuyer, vraiment, sur pause. D’étirer le temps. De le tordre selon mes désirs et non de me soumettre à son rythme.
Le lendemain, j’ai hissé ma fille sur son tricycle évolutif, pris la main de mon fils, et nous sommes partis nous promener au bord de mer. Nous avons longé le port et les plages. L’eau scintillait, relativement calme. Les plages étaient déjà bondées même si elles avaient connu “pire”. On a mangé des burgers, joué aux Dames durant la sieste de sa sœur. Nous avons ri. Nous avons parlé. Nous nous sommes retrouvés. J’ai renoué avec la légèreté. Une sensation que j’avais oublié depuis bien trop longtemps.
J’ai lu dix fois Popi Magazine et les histoires de Cocotte et du Loup. J’ai montré trente fois les oursins sur la page du Cherche & Trouve. Oui, ma chérie, tout à fait, aïe bobo les oursins si on marche dessus…
J’ai cessé de courir. J’ai arrêté d’écrire quatre eBooks et trois livres en même temps, tout en cherchant à promouvoir et finaliser d’autres projets. J’ai attaqué ma pile à lire qui déborde, vacille sans jamais s’effondrer, même quand j’y ajoute une dizaine de nouveaux livres (merci Emmaüs, merci les dons de la bibliothèque municipale, merci les boîtes à livres).
Je me suis octroyée une journée sans enfant, la première depuis vingt mois, étalée sur mon canapé en velours, binge-watchant une série (Younger si vous voulez tout savoir), grignotant des produits non bio, non sains, juste pour le plaisir de me faire plaisir.
Ces moments suspendus m’ont ramenée à l’essentiel.
“Choisir le bien-être est un acte de résistance politique.” - bell hooks
J’y ai retrouvé de la clarté sur mes envies, sur mon écriture. J’ai écrit plus vite. Mieux, je ne saurais en juger. J’ai terminé la structure d’un essai qui me trottait dans la tête depuis un an. Sans forcer. Sans me forcer.
Ralentir, n’est pas renoncer. C’est reprendre possession de soi. C’est, trop souvent, une injonction, alors que cela devrait simplement être une normalité. Une nécessité.
Cet été, j’ai donc décidé, en mon âme et conscience, de désobéir à la tyrannie du “Comment est-ce que je vais y arriver ?” même si cela implique de décaler certaines lignes. De remettre à demain, plus tard, à la rentrée, à je ne sais pas quand, on verra bien.
De ces étés d’enfance, trop vite passés, trop souvent détestés, dont j’aimerai pouvoir, seulement un instant, saisir à nouveau la lenteur et la langueur.
Nous n’avons pas à mériter nos pauses. Ni nos étés, ni nos silences, ni nos moments d’ennui. Ralentir, c’est refuser que nos vies soient entièrement dévorées par la productivité.
Fuir le rendement à outrance pour vivre seulement.
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“ Nous n’avons pas à mériter nos pauses. Ni nos étés, ni nos silences, ni nos moments d’ennui.”
Merci pour cette respiration et ce rappel nécessaire! Exactement ce dont j’avais besoin pour cet été qui a déjà trop pris la forme d’un sprint 😅