Le Mat
Semer sur les ruines : Mat, louve et page blanche.
Le Mat ne regarde ni l’avenir ni le passé : il avance. Saute sans savoir où il va tomber. Même si le vide apparaît. Dans ce vide où il atterrit, germe une décision lente et nécessaire…
Je vous écris, une tasse de café à la main, depuis mon jardin où fleurissent les dernières pivoines, tandis que s’épanouissent les hortensias roses qui ne se sont jamais aussi bien portés que cette année. La vue sur les framboises à profusion et des cerises en germination. Un jardin minuscule, une trouée verte en plein centre-ville me permettant de respirer et de déconnecter. Un luxe inattendu lorsque nous avions visité cet appartement pour la toute première fois. Un rêve également. Celui de renouer avec les délices de l’enfance puisque nous disposions d’une échappée similaire tout comme avec le plaisir de semer et récolter nos propres denrées.
Début mai, j’indiquais m’être choisie, donner la priorité aux projets que je porte parfois depuis des années. Je notais :
“Accepter de lâcher prise, effectuer un saut dans le vide sans filet de sécurité est aussi glaçant que grisant. Pourtant, de ce vertige naît une liberté retrouvée, une légèreté longtemps oubliée. Quant à l’avenir, il se dessinera peu à peu page après page.”
Depuis quinze ans, j’écris. J’ai toujours été payée pour écrire, rarement pour mes propres projets. J’ai écrit pour des marques, des médias, des institutions. Rarement pour ce à quoi je croyais. Rarement sur des sujets qui avaient une réelle valeur ajoutée pour le lecteur.ice. Certes, il y a les Agendas Sorcière dont je suis fière. L’essai Déesse Lunaire, le premier, a d’ailleurs engendré cette lignée. Qui a aussi servi à me réconcilier avec le monde de l’édition.
Cependant, toutes les auteur.ices vous le diront, les droits d’auteur ne suffisent pas à vivre. Les années passant, mes écrits professionnels ont continuellement perdu de leur saveur, jusqu’à n’être qu’alimentaires. Je me suis détachée du sujet. Comme je le soulignais précédemment, notre métier, ce métier, perd sa consistance, la rentabilité passant désormais avant l’intérêt du sujet. Pardon. Du “contenu”.
Quand ma dernière “production de contenus intensifs et rentables” a brutalement pris fin, j’ai dû faire un choix. Continuer à courir après des piges mal payées auprès de rédactions rémunérant leurs journalistes en factures, enchaîner les shifts en horaires décalés (soirs et week-ends inclus) ou appuyer sur “pause”.
J’ai appuyé sur “pause”.
Non par facilité, mais par nécessité. Parce que je voulais être présente pour ma fille. Et pour moi. Pour une fois.
Ma fille a 18 mois et ne rentrera à l’école que dans un an et demi. Je l’élève. Sans crèche ni nounou. C’est un choix, et un privilège rendu possible par ma vie de pigiste : sans horaires fixes ni autre compte à rendre que mes papiers à la date convenue.C’est une décision sur laquelle je ne comptais pas, un seul instant, revenir. J’ai aussi mon fils de 8 ans qui, bien que plus autonome, a besoin de ma présence.
Cependant, cette liberté professionnelle, incompatible avec l’obtention d’un congé parental rémunéré (merci la précarité), signifie une absence de revenus. Sans ressource autre que temporelle (merci le Dieu “sieste de 2 heures”). C’est un pari fou. Celui de profiter de cette parenthèse pour faire émerger les projets, -fiction incluse-, si souvent repoussés.
Dans le Tarot, le Mat (ou le Fol selon les versions) seul arcane majeur sans numéro, incarne le départ, la liberté et le renouveau hors des cadres établis. Il avance sans regarder en arrière, poussé par l’intuition plus que par la raison. Symbole du voyage intérieur ou du saut dans l’inconnu, il nous invite à faire confiance au mouvement, même s’il semble incertain ou déraisonnable. C’est la carte du risque créateur, du pas de côté libérateur et de la réinvention radicale de soi.
Au lendemain de ma rupture professionnelle, le destin semblant très bien faire les choses, j’obtenais une place dans un atelier de suivi de manuscrit au long court avec une éditrice après avoir eu une première proposition d’un duo d’auteurs (connus) pour des relectures régulières. J’ai penché pour la première option, mon CPF me permettant de couvrir les frais nécessaires à cette année en comité restreint sous bonne supervision.
Fin avril avait lieu notre premier rendez-vous. Le 20 mai s'entamait notre premier atelier ressources et retours sur nos écrits. Aussi grisant que terrifiant. Se mettre à nue est déjà un défi, mais devant un groupe d’auteur.ices (au niveau élevé soit dit en passant) peut pousser à la comparaison dépréciative.
Nous n’avançons ni au même rythme ni avec les mêmes contraintes créatives.
Deux ateliers par mois durant six mois, six mois d’écriture libre, mais ponctuée de points fréquents sur l’avancée du projet. Douze mois pour boucler le tout. Je porterai mon actuelle ébauche de fiction jusqu’en juin 2026, date à laquelle le texte devrait donc être terminé. Ensuite ? Ensuite, nous verrons.
Parallèlement émergent les contours de ce que j’aimerai désormais produire et proposer. Si je ne me vois pas abandonner l’écriture, au-delà de la fiction, se dessinent des pistes pour que je me détache de supérieurs, de rédactions, de celles et ceux qui ont une « vision », mais qui ne sont jamais satisfaits de vos multiples propositions, même si vous avez scrupuleusement respectées leurs consignes. A moins qu’ils ne changent d’avis en cours de route…
Dans sa lettre “La cage” - extrêmement pertinente -, issue de sa newsletter Les Bifurcations, Sophie Rohart aborde l’attitude des femmes à l’égard de leur carrière et de leurs ambitions comme étant celui d’une Louve en cage :
“La louve en cage, c’est celle qui a du potentiel, des désirs, mais qui a été éduquée pour ne pas déranger. Elle n’ose pas viser grand, mais elle n’ose pas non plus viser facile. Elle attend l’autorisation.” - Sophie Rohart
Voilà exactement ce que j’ai été ces dernières années. Une louve bridée. À presque 40 ans, il est temps de déconstruire les croyances limitantes qui jalonnent mon parcours et de la libérer.
Dans ces nouvelles perspectives, sur cette grande page blanche de futurs possibles, je tente donc de ne pas me retenir. De viser haut. De voir grand.
J’inscris. Les ateliers d’écriture, en ligne, en présentiel, auxquels j’aimerai donner vie. Ces ateliers mémoires que j’aimerai soumettre. Cet oracle (je poursuis ma route dans l’ésotérisme, indissociable de ma personnalité, de certains projets, mais vous l’avez compris, j’imagine). Ce troisième livre pour mon présent éditeur que nous ne cessons de repousser. Cet essai féministe qui doit être présenté à un comité éditorial. Et tant d’autres encore qu’il serait trop long de tout lister.
Écrire pour soi et aussi inviter les autres à le faire pour y trouver une possible catharsis. Disons que c’est sous cette égide que je visualise mon futur d’une façon plus générale.
Ainsi, pour la première fois depuis longtemps, je n’écris plus seulement pour produire. Écrire pour écrire. J’écris pour (me) transformer. J’écris pour transmettre. Pour avancer, pas à pas, vers cette version de moi-même que personne n’avait imaginée — pas même moi.
P.S : Je vous reparlerai bientôt d’un projet parallèle : un journal de création, un accès intime pour celles et ceux qui veulent suivre ce chemin de l’intérieur…
✍️ Pour aller plus loin :
🔗 Lire l’article – Pourquoi les auteurs français vivent sous le seuil de pauvreté
🎧 Écouter le podcast – Changer de trajectoire (Métamorphose)
📖 Découvrir le livre – Libérez votre créativité de Julia Cameron
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— Jessica




