La Papesse - II
Deux mois et puis s'en vont.
✦ Pas de coquillages et un goût d’inachevé.
Éclipsé l’été. Fini. Terminé. Même pas à coup de sorbets tant, eux-mêmes, se sont faits rares durant ces deux mois.
Bien que l’arrivée de l’équinoxe et de l’automne, demain, me réjouisse, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur ces huit semaines qui se sont volatilisées sans que je ne m’en aperçoive. Comment juillet et août ont-ils réussi ce tour de force d’une disparition, d’un effritement, si rapide, presque indécent, eux qui, souvent, très longtemps, m’ont paru interminables ?
✦ La faute au temps
Sans avoir eu la sensation de souffler, mon conjoint est retourné vers ses obligations professionnelles. Mon fils a repris le chemin de l’école. La routine annuelle s’est insidieusement réinstallée.
Durant cet été éclair, pas de valises à penser, préparer et défaire. Pas de départ ni de retour, exténués mais joyeux, d’avoir découvert d’autres lieux, arpentés de nouveaux chemins. Pour des raisons aussi pratiques que pragmatiques, nous sommes restés là, dans notre vie.
Les enfants ont profité, se retrouvant longuement ensemble, grandissant mutuellement dans leurs jeux et leur complicité. Profité de ce temps avec moi. Avec leur père. Parfois sans nous aussi. Peu néanmoins. Juste le nécessaire pour avancer, malgré tout, sur quelques projets sans interrompre constamment le fil de mes pensées. Majoritairement sur mon roman. Des milliers de signes ajoutés. Un manuscrit qui passe, désormais, à la moulinette d’une première grosse relecture et correction.
Au prix, également, de plusieurs semaines d’interruptions ici, sur Arcanes Majeurs.
Je souhaite, d’ailleurs, la bienvenue aux nouvelles·aux arrivé·e·x cet été. Merci d’avoir rejoint Arcanes Majeurs malgré ces deux mois de silence. Ce silence n’était pas une absence, mais une respiration nécessaire. Aujourd’hui, la lettre reprend son souffle, et je suis heureuse que vous en fassiez déjà partie.
Cet été vitesse de la lumière, j’ai scrollé tout en tentant de réduire ces interactions (trop) régulières avec mon écran. Le hasard m’a conduite à une illustration (dont j’ai oublié la source et l’autrice…) qui, dans les grandes lignes, soulignait que les femmes, bien trop souvent, mettaient à profit leur été pour se lancer dans de nouveaux projets. Projets qui, évidemment, les submergeront dès l’arrivée de septembre.
Vous vous reconnaissez ? Rassurez-vous, moi aussi.
Arcane miroir : La Papesse.
Second arcane majeur du Tarot, la Papesse, assise, couronnée, tenant un livre clos, incarne le savoir caché, l’intuition comme l’intériorité. Symbolisant le silence, la patience, la gestation des idées, elle n’agit pas dans l’extérieur mais veille à l’intériorité. Sa position renvoie à la connaissance profonde, au mystère et à l’accès à une sagesse ancestrale. Arcane de l’attente et du non-agir, elle invite à accepter le temps long, à écouter, à observer. Représentant la mémoire, la discrétion, le secret, elle figure aussi la légitimité intérieure qui n’a pas besoin de validation extérieure.
✦ Pas dormir
Repos interdit. Plancher, se réinventer, chercher d’autres possibles, d’autres projets à développer, encore et toujours donc.
Cerveau qui mouline, tente de digérer et organiser la foule d’informations que je lui balance chaque jour comme s’il était ChatGPT, devant me fournir une analyse aussi bien marketing que stratégique de ce fatras désordonné.
Outre mon roman, ont ressurgi différentes pressions et envies. Notamment celle d’ouvrir rapidement ma librairie jeunesse (vintage et en ligne), mue par le besoin d’un nouveau “statut”, de “reconnaissance” et par des nécessités bien plus matérialistes (au pif, payer mes factures).
Des projets et des projections aussi exigeantes et chronophages les unes que les autres. Hasard ? Non, aucun.
J’ai un véritable problème avec les pauses. Ou plutôt, c’est le monde qui ne sait plus les tolérer. Le silence inquiète, le vide dérange, l’inaction culpabilise.
Pourtant, nos pauses ne sont pas une faiblesse : elles sont une arme.
✦ Silence, lenteur et conséquences
Dans la précédente lettre, La Tempérance, j’évoquais déjà cette idée d’une lenteur comme d’une désobéissance. Comme une façon de reprendre possession de soi. Nos pauses ne devraient ni se mériter ni se justifier. Elles devraient simplement être et ne plus s’apparenter à un luxe.
“We must believe we are worthy of rest. We don’t have to earn it. It is our birthright. It is one of our most ancient and primal needs.”1
— Tricia Hersey, Rest Is Resistance
Ralentir n’est pas donc pas renoncer. C’est une voie de secours.
Début septembre, au cours d’une discussion autour, justement, de la valeur temps et travail, de ces journées où les casquettes s’accumulent, mon mari a glissé que j’avais fait des choix dans le passé et qu’il était désormais temps de les assumer. Comme d’en assumer les conséquences.
Par cette phrase, il pointait notamment mon indépendance qui, aujourd’hui, me prive des “sécurités” que peut espérer un salarié. Pas un reproche, mais un constat. Un constat qui m’a piquée au vif et, je l’avoue, m’a fait réfléchir. Parce qu’il est juste. Parce que, des choix, j’en ai fait plusieurs ces derniers mois dont celui de me consacrer exclusivement à l’écriture. Et, soyons honnêtes, il est dur.
✦ Assumer (à tous les temps)
Sauf que.
Je n’ai jamais vraiment assumé.
Depuis cette rupture de cadre, je continue. De guetter les petites annonces. Je cherche des sujets, des angles, à soumettre à des rédactions qui, très rarement, se donnent la peine de répondre (ou alors laconiquement). Qu’agonisent les pigistes, vive l’IA.
Certes, j’ai fait des choix, mais je n’assume pas ma posture : celle d’un entre-deux (très) inconfortable. Entre un monde qui m’a fermé ses portes et un autre qui ne m’a pas encore vraiment acceptée.
Fin août, exsangue, déçue de ne pas avoir “fait assez”, proche d’un nouveau burn-out, j’ai expérimenté, une fois de trop, ses premiers maux. Boule familière de l’angoisse, et autres joyeusetés sont revenues toquer comme un ex vampirique. J’ai perdu la joie et oublié ce que j’avais “seulement” fait.
Comme écrire 90 000 signes en six jours. Comme passer du temps de qualité avec mes enfants. Comme repenser l’agencement de notre appartement pour créer des espaces pour chacun (j’en parlerai plus longuement).
À croire qu’on n’apprend de ses erreurs qu’à force de les répéter, notre cerveau préférant toujours pointer le manque et le négatif. C’est un entrainement, que de le reconditionner.
🧠 Le cerveau aime le négatif
Notre cerveau est câblé pour retenir davantage les critiques que les compliments, les échecs que les réussites. C’est ce que les chercheurs appellent le “biais de négativité” : une vieille stratégie de survie qui nous poussait à repérer le danger avant tout.
Aujourd’hui, ce réflexe nous piège : nous ruminons plus facilement nos manques que nos accomplissements. Ce n’est pas une faiblesse individuelle, mais un mécanisme universel.2 Ralentir, savourer le positif, c’est déjà lui résister.
✦ Assume donc !
Mais assumer quoi, au juste ?
D’être une autrice en jachère, publiée (en non-fiction) et invisible (en fiction) en même temps.
De survivre, ne pouvant prétendre à aucune aide quant à mon statut, précarité une nouvelle fois à souligner. Précarité n’étant pas un échec individuel mais un fait social.3
D’être quelqu’un qui écrit et compte sur ça pour vivre, tout simplement. Titiou Lecoq le soulignait dans Les Grandes Oubliées, les femmes ont toujours été présentes dans la création, mais on leur a appris à en parler avec des “mais”, des “en attendant”, quand les hommes, eux, n’hésitent pas à l’affirmer au présent, même s’ils n’ont ni projet en cours ni contrat. Ni rien.
✦ Transformer et avancer
Si j’assume cette posture, ce rôle, alors il me faut, aussi, le vivre pleinement. Arrêter de m’éparpiller, de me trouver des excuses ou de me réfugier dans une micro zone de confort dès que je me sens illégitime.
Il n’y a pas de recette miracle et, un jour, il me faudra peut-être prendre un job alimentaire ne serait-ce qu’à temps partiel pour éviter la faillite personnelle (et la disparition totale de mon indépendance qui ne m’est actuellement possible que grâce à mes - minces - économies).
Ces prochains mois, j’assumerai donc :
Le lancement de Six mois, le journal d’écriture que je voulais publier dès juillet (raté, coucou le biais de négativité !).
L’enrichissement d’Arcanes Majeurs avec, parfois, des Arcanes Mineurs sur une thématique précise, lettre plus concise, mais néanmoins fouillée.
Ces deux formats payants (et oui).
La (vraie) mise en route des ateliers Cycle Sacré, mêlant écriture et introspection au rythme des cycles lunaires et saisonniers, qui me permettent d’allier deux domaines chéris.
L’accompagnement d’une personne (ou deux) dans sa propre écriture, moi qui, jusque-là, ai toujours dû refuser ces demandes de co-écriture non pas par faute d’envie mais de temps.
Bref : assumer que l’écriture est devenue ma vie.
Et peut-être, assumer ensemble ? Parce qu’il ne s’agit pas seulement de moi. Mais de toutes celles qui cherchent à “s’approprier leur voix” malgré les structures qui les contraignent.
Alors, peut-être que cette rentrée, la vraie, c’est celle-ci : apprendre à ne plus demander pardon d’attendre, de ralentir et d’exister.
« Nous devons croire que nous méritons le repos. Nous n’avons pas à le gagner. C’est notre droit de naissance. L’un de nos besoins les plus anciens et les plus essentiels. »
📚 Aller plus loin :
Toupie.org (s.d.). Biais de négativité. https://www.toupie.org/Biais/Biais_negativite.htm
Petit Bambou (2024). Pourquoi retient-on plus facilement le négatif ?https://www.petitbambou.com/fr/articles/estime-de-soi-impact-pensees-negatives
Baumeister, R. F., et al. (2001). Bad is stronger than good. Review of General Psychology.
Cacioppo, J. T., & Berntson, G. G. (1999). The affect system: Architecture and operating characteristics. Current Directions in Psychological Science.
Selon la SCAM, les autrices touchent en moyenne 30 % de moins que les auteurs. + Le Monde (2023, 8 octobre). « Comment les écrivains vivent-ils (ou pas) de leur plume ? ». https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/10/08/comment-les-ecrivains-vivent-ils-ou-pas-de-leur-plume_6193085_3260.html



Si j'avais besoin d'un signe supplémentaire pour m'encourager à assumer des postures et des choix similaires, alors cette édition est parfaitement synchro avec mes préoccupations liées à l'écriture.
Il est temps d'assumer ma profonde envie: que l'écriture devienne enfin ma vie.
Merci Jessica !
Je me sens papesse tout à coup et prête à assumer avec toi 😊